La transition numérique au service de la transition énergétique – Pistes de réflexions
Travaux de synthèse et de recherche sur la base de l’ouvrage « Pour une écologie numérique » d’Éric Vidalenc
Par H.Michelis durant le confinement mars-mai 2020.
A l’heure où 196 pays se sont engagés à réduire le réchauffement climatique à 2°C maximum dans le cadre de la COP21 en 2015, le « monopole radical » du numérique démultiplie de façon exponentielle les infrastructures relatives à la dématérialisation de nos modes de vie. Dans la mesure où l’omniprésence de ce « monomédia » est au cœur des transitions, l’urgente nécessité de la mutation du système énergétique doit inévitablement composer avec les effets inhérents au consumérisme numérique, particulièrement énergivore.
En effet, selon le Shift Project Think Tank, 20% du trafic internet était lié aux capteurs physiques et aux IOT (Internet of Things/Objets connectés) en 2012, soit 10 à 13% de la production d’électricité mondiale (10% en France), responsable de 3-4% des émissions de gaz à effet de serre. De son côté, l’AIE (Agence Internationale de l’Énergie) prévoit 50 milliard d’objets connectés d’ici 2025 et 100 milliards d’ici 2030, soit 50% de la production d’électricité mondiale. D’autre part, la consommation électrique globale imputable au numérique n’est pas uniquement liée à nos outils personnels, mais à toute une infrastructure « invisible » : 30% proviennent des ordinateurs et smartphones, 30% des datacenters et 40% des autoroutes de l’information. « Le numérique est l’enfant de l’électricité » (cf. Antoine Pichon) et son « toujours plus », un frein indéniable pour une transition énergétique susceptible de faire sens.
Par ailleurs, qu’il s’agisse des oligopoles énergétiques historiques (Enedis, Veolia, Suez, Total etc.) ou de la concentration des pouvoirs du numérique par les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), Natu (Netflix, AirBnB, Tesla, Uber) et BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), le constat est simple : ces deux transitions s’autoalimentent et convergent, notamment au travers des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, information et communication), alors même que « la transition écologique à une fin, mais pas de moyens ; la transition numérique a des moyens, mais pas de but » comme le soulignent Daniel Kaplan et Jacques-François Marchandise dans « Transitions2 » de la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération).
Pourtant, avant d’être concentrée par ces mastodontes qui laissent si peu de place à la gouvernance des utilisateurs finaux, la culture numérique à ses débuts se fondait sur une structure de réseaux distribués par leurs machines (P2P/réseau de bout en bout), qui plaçait les utilisateurs aux extrémités d’un système décentralisé, assurant ainsi une répartition des charges horizontales, par ailleurs bien plus fiable. L’usage d’un réseau distribué du numérique semble donc clairement plus adapté. De même, le déploiement d’unités de production d’énergies plus petites et renouvelables (solaire, hydraulique, biogaz, éolien, géothermique etc.) pour se substituer progressivement aux grandes centrales de production thermiques, s’inscrit dans une logique similaire. Dans les deux cas, c’est la responsabilisation et la sobriété des usages qui en est le vecteur.
Par conséquent, l’enjeu de notre « 3ème révolution industrielle » (cf. Jérémy Rifkin) réside dans une profonde transformation sociétale (économique, sociale et environnementale), clé d’une décentralisation structurelle pour mettre l’« empowerment » du citoyen-consommateur au centre de processus participatifs et ainsi ouvrir le champs à une réorganisation collective cohérente, juste et viable.
Pollution énergétique

Pollution numérique

Selon le rapport Shift Project Think Tank de 2018 (Learn ICT. Pour une sobriété numérique), si « Les processus de transition énergétique et numérique ne sont que très rarement coordonnés au sein d’une même approche systémique. », on constate par ailleurs que les quelques gains sont systématiquement réinjectés dans la croissance de la production et les usages individuels.
Outre ce gâchis énergétique, le déluge informationnel relatif à la Big Data est davantage source de « bruit » qui réduit l’attention, que de « signal » destiné à nous aider à prendre des décisions optimales. De plus, comme l’explique Françoise Berthoud, la fragmentation temporelle insufflée par le numérique n’est pas appropriée au pilotage de transitions cohérentes globales, car le temps « morcelé » attribué à chaque tâche nuit à la prise de recul nécessaire pour l’analyse d’une problématique dans son ensemble. L’Intelligence Artificielle met certes à disposition des possibilités d’agrégation, de calcul et de croisement des données nettement supérieures à celles de plusieurs cerveaux humains, mais si l’on considère que la différence entre « savoir » et « comprendre » réside dans la conscience, les machines ne peuvent se substituer à la réflexion humaine. C’est pourquoi l’« IA silicium » ou la « conscience artificielle » ouvrent toujours plus le champ des diversions, au lieu de nous accompagner pour faire face aux problèmes actuels.
Comme le soulève Sylvain Tesson, « l’homme aime espérer, cela l’affranchit d’agir ».
Ainsi, l’automatisation de nombreux secteurs ou l’hybridation homme-machine font parfaite illusion pour nous exonérer de la nécessité de réfléchir et d’agir par nous-mêmes. Ce qu’Evgeny Morozov qualifie de « solutionnisme technologique » détourne notre attention des efforts à fournir pour réaliser les changements structurels indispensables, tout en contribuant à accroître notre aliénation, l’inefficacité des systèmes et le gouffre énergétique abyssal qui les accompagne. Si la dépendance induite par nos usages du numérique réduit les réflexions humaines les plus élémentaires, y compris politiques, elle nourrit aussi toujours plus la disruption (ou « ubérisation ») inhérentes aux plateformes monopolistiques. La croissance éclair (« blitzscaling » cf. Hubert Guillaud), qui fait désormais office de référence, est le symbole de la transformation de l’entreprise en instrument financier, dont le modèle des « licornes » illustre parfaitement ce phénomène contre-productif, exclusivement basé sur sa capacité à lever des fonds sans recherche de solutions collectives efficaces, que ce soit sur le plan technique, social ou économique. Enfin, les infrastructures sont rendues les plus invisibles possibles, ce qui permet de mieux les ignorer d’une part et les pollutions sont déplacées, ce qui entraîne une double-délocalisation d’autre part, à la fois économique (zones à bas-coûts de main d’œuvre) et environnementale (pays aux règlementations défaillantes, voire inexistantes).
Par conséquent l’appropriation et la maîtrise des outils est fondamentale pour servir l’intérêt général, que ce soit de façon horizontale, pour relier les citoyens entre eux et verticale, pour relier les citoyens et leurs gouvernances. Le numérique doit donc être remis à sa place, ne pas être considéré comme une fin, mais plutôt comme un puissant moyen de co-création, dont la réflexion humaine constitue la clé de voûte.

Selon Renaud Francou « la principale force du numérique au service de la transition écologique n’est pas à chercher du côté du calcul, mais de celui du partage, de la collaboration et du lien social. C’est du côté des approches collectives qu’il sera le plus à même de proposer des leviers de transformation. »
Concernant les voitures autonomes par exemple, les questions d’ordre éthique et moral doivent être examinées avant d’être transcrites dans les algorithmes, par des processus participatifs, qui prennent en compte toutes les parties prenantes (constructeurs, gestionnaires, spécialistes, usagers, piétons, cyclistes). En effet, est-ce l’algorithme qui doit décider de la préservation de vies au détriment d’autres ? Sur quelles priorités : nombre de personnes à bord, piétons, conducteurs, enfants ? Le conducteur doit-il pouvoir changer le code-source pour préserver sa vie avant tout ?
La définition des usages du numérique doit être la première étape, qui passe inévitablement par la maîtrise des choix politiques dans une optique de « souveraineté numérique » (cf. Benoît Theulier) à la fois nationale et européenne. Il faut pour cela disposer de capacités d’analyses spécifiques et d’infrastructures européennes, d’autant plus que l’Europe représente le premier marché mondial et que sont donc les utilisateurs européens qui nourrissent les colosses oligarchiques du numérique. En effet, n’est-il pas paradoxal de constater que l’Education Nationale se tourne vers Microsoft pour répondre à ses besoins ou que la DGSE se fournisse chez Palantir (start-up liée à la CIA) pour des logiciels spécifiques ? Comment s’étonner ensuite que la gouvernance soit évincée (tant sur le plan numérique, énergétique ou alimentaire) et orchestrée par des acteurs dont les intérêts se situent aux Etats-Unis ou en Chine ? Ainsi, si la technologie telle qu’elle est utilisée aujourd’hui offre certes une souplesse des systèmes, elle est aussi source d’une grande vulnérabilité pour nos sociétés, de par son caractère centralisé.
Enfin, elle peut également se montrer défaillante, que ce soit pour des causes techniques ou de piratage ; l’accroissement galopant des différentes formes de cyberattaques (DDOS, Cloud, IOT, scripts intersite, ransomware, cryptojacking, pishing, spoofing etc.) et divers types de cybercriminalité (vols de données, usurpation d’identité, harcèlement, contrefaçon, fraude, propagande, espionnage) étant sa principale démonstration en termes de sécurité, de perte de libertés ou encore de dérives autoritaristes.
Le groupe de réflexion « Transitions2 » de la FING (Fondation Internet Nouvelle Génération) prône un « reset » numérique, notamment au travers de son « Agenda pour un futur numérique et écologique » publié en 2019, qui propose une vingtaine de propositions d’actions autour de cinq axes principaux :
- La technologie n’apporte pas de solutions, mais des solutions peuvent produire des technologies.
- La force du numérique n’est pas dans le calcul, mais dans l’action collective.
- Le numérique et l’écologie ont partie liée sur la question de la démocratie.
- L’innovation ne jouera un rôle que si l’on se focalise autant sur son impact que sur son modèle économique.
- Le numérique et son industrie doivent montrer la voie – se transformer eux-mêmes d’abord, en somme.